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Azzedine Alaïa : Décès du « Petit prince de la couture »

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Tout commence et tout finit avec ces deux lettres A. A. comme le début d’une incantation. Il y a de la magie dans les vêtements d’Azzedine Alaïa. Et dans ses mains qui chaque jour retournent au métier, au commencement. Qui reviennent au A. Face à Azzedine Alaïa, le temps semble avoir abandonné l’affaire.

Les années qui passent ont oublié cet homme à la silhouette d’enfant et au talent de géant. Dans son éternel uniforme chinois, il est comme il était et a toujours été, maître sans âge qui possède en ses mains le don de faire naître des sculptures de chair. Avec ses robes, il «arrange les corps», avec un idéal en tête: celui d’un Méditerranéen pour qui la courbe a valeur de vertu.

Lorsqu’il était enfant, dans sa Tunisie natale, il suivait les femmes pour mieux les regarder, voir comment elles marchaient, comment les vêtements bougeaient sur elles, autour d’elles. Toute sa carrière, sa vie aura tourné autour des femmes. Il suivait même les sœurs de Sion à Tunis «avec leur robe de bonne sœur, leur cornette, leur ceinture avec une croix qui pendait». Une femme vêtue en Alaïa sait que lorsqu’elle sera passée, les regards s’attarderont sur son dos, son «derrière», comme il dit, et la suivront, longtemps.

Azzedine Alaïa est arrivé à Paris en 1957 à un âge qui n’a plus aucune importance. «J’ai effacé l’âge», dit-il. Ce fils d’agriculteurs tunisiens a débarqué dans la capitale en pleine guerre d’Algérie: la France d’alors n’attendait pas les immigrés comme des enfants prodigues. Il s’est trouvé pourtant, au cœur de cette France gaulliste et très hiérarchisée, une grande famille pour l’accueillir: celle de la marquise de Mazan. Puis une seconde, celle de la comtesse de Blégiers chez qui il est resté quatre ans. Il gardait ses enfants, Diane et son frère Guy, et accessoirement il dessinait ses robes. Dans cette France d’avant-Mai 68, Azzedine Alaïa, cet inconnu à qui personne n’a eu l’indélicatesse de demander des comptes sur ses origines, a su lier de précieuses amitiés: avec Louise de Vilmorin notamment, et, dans un autre style, avec Arletty.

 

Azzedine Alaia Couture Fall 2017

L’époque du «body conscious»

Parce que Azzedine Alaïa a su vêtir les femmes qui l’entouraient avec talent, il est entré chez Dior, pour mieux en sortir cinq jours plus tard. Il est resté deux saisons chez Guy Laroche avant d’entrer chez Thierry Mugler. En 1965, il ouvre son premier atelier de couture rue de Bellechasse: un appartement peuplé de machines à coudre et de 18 ouvrières où il recevait, dans un joyeux mélange des genres, Arletty et Cécile de Rothschild, Greta Garbo et les danseuses du Crazy Horse. Mais c’est à partir de 1981, lorsqu’il lance la marque qui porte son nom, qu’il acquiert sa stature de géant. L’époque a changé, les femmes aussi. Le corps est au centre de leurs préoccupations.

Tout comme l’argent, mais restons au plus près du corps et du désir d’Azzedine Alaïa d’en redessiner les contours: l’époque du «body conscious» était taillée à sa mesure.
Pendant longtemps, Azzedine Alaïa a refusé qu’un parfum porte son nom. Ou alors, à la seule condition que ce ne soit pas vraiment un parfum. «J’aimerais que ce soit comme une eau minérale. On ne le sentirait pas, mais on sentirait une présence. J’aimerais un parfum dont on ne pourrait pas dire ce que c’est. Tu arrives et tu es frais à n’importe quel moment, comme après la douche. L’odeur d’une peau neuve», me confiait-il lors d’une interview au printemps 2009. Il aura fallu attendre 2015 pour que la parfumeuse Marie Salamagne fasse éclore cette odeur de peau. Elle s’appelle Alaïa. Avec ses notes de poivre, de pivoine et de freesia, elle ne le résume pas mais sait se faire discrète devant le maître et son œuvre. Même les muscs ont l’élégance de ne pas se faire remarquer. C’est à peine s’ils chuchotent.

Nous avions rendez-vous le 30 octobre à l’heure du déjeuner dans ce qui est devenu son «hôtel particulier»: dans trois bâtiments sont regroupés son atelier, sa maison, sa boutique, sa galerie d’exposition, ses bureaux, un hôtel de quelques chambres, et sa cuisine, immense, où il reçoit chaque jour autour de deux grandes tables. Ce jour-là attablés, la «famille» Alaïa, Didine le saint-bernard, quelques amis, et moi. Il fut bien sûr question du départ de Raf Simons de chez Dior et d’Alber Elbaz de chez Lanvin, du rythme effréné de la mode, des huit collections par an que certaines maisons demandent à leurs directeurs artistiques, des défilés (est-ce encore bien utile?) des effets de la fast fashion sur les grands noms de la mode, du gâchis de matière et de talent. Mais ce qui s’est dit très exactement ce jour-là restera dans la cuisine de Monsieur Alaïa: les conversations de table doivent rester à table. Entre éclats de rire et de chocolat, l’interview du jour était légère. C’est ainsi qu’il l’avait acceptée.

 

Quel est votre plus précieux souvenir d’enfance?
C’est quand je retournais chez ma grand-mère. C’est elle qui m’a élevé. Je passais l’été chez mon père et j’attendais le moment du retour pour être chez ma grand-mère. Il y avait une grande liberté chez elle. C’est la personne qui a compté le plus dans ma vie.

 

Croyez-vous aux fées?
Je ne crois pas aux fées, mais j’ai croisé des femmes-fées. Beaucoup.

 

Lesquelles?
Louise de Vilmorin, Arletty. Elles ont beaucoup compté pour moi. J’ai beaucoup plus appris d’elles que de la mode. Chacune avait sa personnalité. Louise de Vilmorin était une femme extraordinaire. Quand je l’ai rencontrée, je n’étais pas connu du tout. Elle m’a porté un intérêt extraordinaire. Elle m’emmenait avec elle dans les mariages, les soirées. Mon premier voyage à Rome, c’est avec elle que je l’ai fait. Nous avions été invités par Simone et Bernard Zehrfuss, qui était architecte. Le livre de l’exposition que j’ai faite à la galerie Borghèse (qui a fermé ses portes le 25 octobre, ndlr) c’est en souvenir de ce voyage, c’est un hommage à Louise. Arletty, c’était LA Parisienne, avec sa voix, son style, son intelligence, sa rapidité de pensée. Elle faisait des phrases courtes, mais denses. Inoubliable. Elle ne portait jamais de bijoux, ni d’accessoire, ni de chichi. Elle était vierge de toute décoration. Et cela m’est resté.

 

Quel parfum, quelle odeur de l’enfance ont-ils le pouvoir de vous faire voyager?
Celle de l’été, en fin de journée. On était dans la maison. Tout était blanchi à la chaux. On arrosait les murs. Il y avait une fraîcheur qui en sortait.

 

C’est cette odeur qui a inspiré votre parfum ?
Oui. C’est l’odeur que je voulais retrouver dans ce parfum.

 

Quelle musique, quelle voix réussit à vous émouvoir et vous emporter?
Il y en a beaucoup. En ce moment, j’écoute Pavarotti, la Callas. Mais tous les jours j’écoute Oum Kalthoum. Dans mon enfance, tous les premiers jeudis du mois on devait dîner tôt. Il fallait qu’on reste calme, que l’on ne fasse pas de bruit, car mon grand-père essayait de capter à la radio les ondes venant d’Egypte, parce que Oum Kalthoum chantait le 1er jeudi du mois. C’est la première grande voix que j’ai écoutée dans mon enfance. Mais toutes les grandes voix m’emportent.

 

Y a-t-il un film que vous avez aimé au point de souhaiter y sauter à pieds joints pour en vivre l’histoire?
Plusieurs films! Je saute dedans, je piétine, je les vis (rires). Je serais ingrat si je n’en citais qu’un ou deux.

 

Quelle est votre quête, votre Graal?
Je cours encore derrière…

 

Parmi toutes vos créations, avez-vous une robe préférée?
Non, pas encore.

 

Laquelle vous a donné le plus de fil à retordre?
En ce moment, il m’est plus difficile de faire une simple jupe droite qu’avant, dans les années 80 par exemple. L’époque a changé. La jupe doit conférer une allure, elle doit être beaucoup plus souple, moins serrée, tout en donnant l’impression de l’être. Quand une femme porte une jupe droite, il doit se dégager de sa silhouette une sensualité. Les manches des vestes aussi sont difficiles. Chercher à créer une forme nouvelle, c’est aussi très difficile. Tout est difficile en réalité. Même trouver le bouton qui va avec un vêtement. Mais j’essaie toujours de trouver.

 

De quel animal mythique aimeriez-vous être accompagné?
Là, j’ai Didine. Il est avec moi depuis sept ans. Tous mes animaux sont mythiques. J’ai un chat qui est mort il n’y a pas longtemps. Il me reste six chats et trois chiens. Je dors un soir à un étage avec quatre chats et un autre soir à un autre étage avec trois chats. L’un d’entre eux ne s’entend pas avec certains. Ils dorment avec moi dans le lit. J’ai une chatte Bengale très jalouse. Quand son frère la chasse, elle attend toujours le moment pour se venger et elle fait pipi sur le coussin ou sur ma tête. De quelqu’un d’autre, je ne pourrais pas accepter, mais ce sont mes chats. Quand tu aimes quelqu’un, tu acceptes tout.

 

Quelle ritournelle chantez-vous lorsque vous êtes heureux?
Je chante beaucoup. Et je danse aussi! Toute la journée, on a de la musique dans l’atelier. Et la télé. Une chaîne sur les animaux. Mais actuellement je regarde les actualités. Ça me déprime. Quand je vois les choses horribles qui se passent dans le monde, je me demande pourquoi on fait ce métier, pourquoi on fait tant de collections. Mais on continue. De temps en temps, je chante l’air des chats de Bellini. Je mets Elisabeth Schwarzkopf et je chante avec elle.

 

Quelle est votre matière préférée?
Je les aime toutes. J’essaie de les maîtriser. J’aime beaucoup la maille, mais chaque fois que je rencontre une nouvelle matière, je me demande ce qu’elle peut donner et ce que je peux faire de bien avec. La matière me dirige, souvent.

 

La beauté peut-elle sauver le monde?
La beauté je ne sais pas, mais les femmes, peut-être? Je crois beaucoup aux femmes.

 

Vos mains voient-elles mieux que vos yeux?
Les deux sont dirigés en même temps.

 

Si vous étiez doté d’un pouvoir magique, quel serait-il?
J’aimerais être guérisseur. Mais pour l’instant, ce n’est pas venu. Je n’ai jamais guéri quelqu’un avec mes mains, en tout cas pas que je sache.

 

Ne pensez-vous pas qu’en faisant des robes comme vous les faites, vous êtes un peu guérisseur?
Mes robes remontent le moral. Ça aide. Et puis avec mes robes, les femmes trouvent des maris (rires).

 

Si vous pouviez effacer un épisode de votre vie, ce serait?
C’est difficile d’effacer quelque chose de ses souvenirs. J’ai effacé l’âge, par exemple. Mais pas les souvenirs.

 

Si l’on vous offrait le pouvoir de changer une seule chose, laquelle changeriez-vous?
L’état du monde est gravissime. Mais si j’en avais le pouvoir, j’aimerais déjà arranger les relations entre Israël et la Palestine, qu’ils puissent vivre ensemble sereinement.

 

Si vous deviez revivre un jour de votre vie, quel serait-il?
Attendez que je meure pour le savoir (rires)! Je suis un homme heureux. Je suis privilégié, je n’ai pas le droit de me plaindre du tout.

 

Avez-vous conscience d’avoir apporté de la beauté dans le monde?
Ah ça, non!

 

Malgré toutes ces expositions qui vous ont été dédiées au musée Galliera, à la galerie Borghèse?
Je suis heureux d’avoir eu droit à ces expositions de mon vivant. Mais je n’ai pas le recul nécessaire pour me rendre compte de cela. J’attends de faire d’autres expositions. Si l’on vient me demander, en tout cas je foncerai… Pas question de laisser ma place!

Et il termine dans un éclat de rire, en reprenant un chocolat.

 

 

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