
By Venicia Guinot
C’est officiel : pour la première fois depuis la création de l’indice en 2010, le Maroc est le pays le plus industrialisé d’Afrique, devant l’Afrique du Sud. Derrière le symbole, une leçon de stratégie industrielle de vingt ans et un avertissement pour tout le continent.
Il y a des classements qui ne font que mesurer. Et il y a ceux qui consacrent un basculement d’époque. L’Indice d’industrialisation de l’Afrique 2025, dévoilé le 25 mai en marge des Assemblées annuelles de la Banque africaine de développement à Brazzaville, appartient à la seconde catégorie : avec un score de 0,8415 contre 0,8396 pour l’Afrique du Sud, le Maroc devient, pour la première fois, la première économie industrielle du continent. Quinze ans durant, l’indice, produit avec l’Union africaine et l’ONUDI, couvrant 54 pays et 19 indicateurs sur la période 2010-2024, avait raconté la même histoire : Pretoria devant, le reste derrière. Ce chapitre est clos.
Soyons clairs : ce sacre n’est ni une surprise ni un coup de chance. C’est le dividende d’une constance politique rare sur le continent. Depuis l’implantation de Renault à Tanger en 2012, puis de Stellantis à Kénitra, le royaume a méthodiquement empilé les écosystèmes : automobile, dont il est devenu le premier constructeur africain, aéronautique, engrais et phosphates, électronique, textile, offshoring. La BAD attribue noir sur blanc la performance marocaine à une montée en gamme industrielle soutenue, à la diversification des exportations et à une politique industrielle forte menée dans la durée.
Ajoutez-y le coup de génie géostratégique : avoir monétisé la proximité de l’Europe au moment précis où les chaînes de valeur mondiales se réorganisent autour du nearshoring, de la résilience logistique et de la décarbonation. Tanger Med n’est pas un port ; c’est un argument. Le baromètre de l’investissement industriel africain le confirme : l’Afrique du Nord a capté 56 % de l’investissement industriel cumulé du continent entre 2020 et 2025, Maroc et Égypte en première ligne.
Mais l’honnêteté éditoriale impose la symétrie : si Rabat monte, c’est aussi parce que Pretoria descend. Le dépassement marocain traduit autant l’ascension du royaume que les difficultés sud-africaines, crise énergétique chronique, ralentissement de la productivité, goulots logistiques, perte de compétitivité. L’Afrique du Sud conserve une base industrielle ancienne, un tissu d’entreprises profond et une expertise dans l’industrie lourde que personne ne lui conteste. L’écart, d’ailleurs, reste infime, deux millièmes de point. Ce leadership marocain est réel, mais récent, et tout sauf irréversible.
Et puisqu’une tribune se doit d’aiguiser l’esprit critique : la méthodologie même de l’indice fait débat. Des voix rappellent qu’il mesure la performance manufacturière, valeur ajoutée, exportations, diversification, montée technologique, plutôt que la puissance industrielle brute ; un classement fondé sur les seules capacités lourdes (sidérurgie, raffinage, pétrochimie) redistribuerait les cartes au profit de l’Égypte, de l’Afrique du Sud ou de l’Algérie. Dont acte. Mais c’est précisément le point : dans l’économie mondiale de 2026, c’est la sophistication exportatrice qui paie, pas le tonnage. Et sur ce terrain-là, le Maroc a gagné à la régulière.
Le triomphe de Rabat porte ses propres défis, et le rapport ne les esquive pas. L’industrialisation marocaine est territorialement concentrée : Tanger, Casablanca, Kénitra, Rabat et les zones d’exportation captent l’essentiel des gains, pendant que des régions entières restent à quai. Le prochain chantier du royaume n’est plus industriel ; il est social et territorial. Une usine-monde qui laisse son arrière-pays au bord de la route fabriquerait sa propre fragilité.
Car au fond, cette passation de pouvoir industrielle concerne moins Rabat et Pretoria que Lagos, Nairobi, Abidjan et Kinshasa. Le rapport de la BAD, « une feuille de route autant qu’un diagnostic », selon les mots de son directeur du développement industriel Ousmane Fall, délivre un double message. L’encourageant : 41 pays africains ont amélioré leur score entre 2010 et 2024, et le Bénin, le Sénégal, le Rwanda, la RDC ou la Sierra Leone figurent parmi les plus belles progressions. L’inquiétant : la performance moyenne ne progresse que modestement, et la part du continent dans la valeur ajoutée manufacturière mondiale reste dérisoire.
La démonstration marocaine tient en une phrase : l’industrialisation n’est pas une loterie de ressources, c’est une discipline de vingt ans. Vision, constance, infrastructures, écosystèmes, arrimage aux chaînes de valeur, la recette est publique, reproductible, et désormais validée par les chiffres. Ce que le Maroc a fait sans pétrole, d’autres peuvent le faire avec leurs propres atouts.
L’Afrique du Sud, elle, dispose de tout pour reconquérir son trône, à condition de régler ses pannes, au sens propre. La rivalité Rabat-Pretoria qui s’ouvre pourrait être la meilleure nouvelle industrielle du continent : pour la première fois, l’Afrique a une course en tête de peloton. Reste à transformer le duel en peloton tout entier.
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