
La Jamaïque vient de devenir l’un des premiers pays caribéens à compléter un bilan de préparation à l’IA selon l’UNESCO et les conclusions sont à la fois prometteuses et brutalement honnêtes sur les lacunes à combler.
Pendant que les grandes puissances se disputent les puces et les centres de données, un petit État insulaire des Caraïbes vient de faire quelque chose de plus rare : se regarder dans le miroir. Le 1er avril, à Jamaica House, le gouvernement jamaïcain a dévoilé son rapport d’évaluation de la préparation à l’intelligence artificielle (RAM — Readiness Assessment Methodology), réalisé en partenariat avec l’UNESCO et financé par l’Union européenne. La cérémonie a réuni du beau monde : le Directeur général de l’UNESCO, le professeur Khaled El-Enany, en personne, aux côtés du ministre jamaïcain chargé de la science et de la technologie, Dr Andrew Wheatley.
Le message du ministre a donné le ton d’une ambition assumée : dans une région qui cherche encore ses marques face aux technologies émergentes, la Jamaïque a refusé d’attendre et a choisi de mener.
Conçue dans la foulée de la Recommandation de l’UNESCO sur l’éthique de l’IA adoptée en 2021, premier cadre mondial du genre, la méthodologie RAM est un outil de diagnostic qui mesure la capacité d’un pays à adopter, gouverner et tirer profit de l’IA à travers cinq dimensions : juridique et réglementaire, technologique et infrastructurelle, économique, sociale et culturelle, et enfin scientifique et éducative.
L’exercice jamaïcain n’a rien eu de cosmétique. Près de 200 participants comprenant gouvernement, universités, secteur privé, société civile et organisations de jeunesse ont été mobilisés, dont près de la moitié de femmes. Le résultat est un état des lieux fondé sur des preuves, qui identifie les forces, expose les failles et formule des recommandations institutionnelles concrètes.
Le rapport reconnaît à la Jamaïque une fondation solide, bâtie sur près de vingt ans de lois numériques progressistes. La loi sur la protection des données de 2020, qui consacre le droit de contester les décisions automatisées et impose des études d’impact, la politique d’ouverture des données de 2021 et la loi sur la cybercriminalité forment un socle que bien des pays en développement pourraient envier.
La démarche elle-même a été méthodique : création d’un groupe de travail national sur l’IA en août 2023, livraison des recommandations de politique nationale en septembre 2024, puis ce bilan UNESCO comme point d’orgue. Une séquence délibérée, qui positionne Kingston comme champion régional de la transparence et de la redevabilité algorithmique.
Mais le rapport ne pratique pas la langue de bois et c’est sa plus grande qualité. Côté recherche et innovation, le constat est sévère : l’investissement en R&D plafonne à 0,06 % du PIB, et le pays n’a produit que 13 publications scientifiques sur l’IA entre 2019 et 2024. Treize. Pour bâtir une souveraineté technologique, il faudra plus que des lois bien écrites.
Le diagnostic pointe aussi l’absence de législation spécifique à l’IA, le besoin d’une supervision institutionnelle renforcée, des inquiétudes sur le contrôle des données et l’inclusivité des systèmes, et l’inexistence d’un cadre pour une IA respectueuse de l’environnement. En clair : la maison a de bonnes fondations, mais les étages restent à construire.
Le gouvernement promet que la phase suivante est déjà enclenchée. La rédaction d’une politique nationale de l’IA est en cours, ancrée dans la stratégie Vision 2030 du pays. Et comme l’a rappelé le coordonnateur résident de l’ONU en Jamaïque, Dennis Zulu, la bonne gouvernance n’est pas l’ennemie de l’innovation, c’est elle qui la rend durable. La confiance nourrit l’adoption ; l’éthique permet le passage à l’échelle.
Pour les lecteurs de Tropics, la portée de cette histoire dépasse largement les Caraïbes. La Jamaïque démontre qu’un petit État aux moyens limités peut peser dans la gouvernance mondiale de l’IA, non pas en construisant des centres de données géants, mais en se dotant d’un diagnostic rigoureux, d’institutions crédibles et d’une voix claire dans les enceintes internationales. Plusieurs pays africains ont entamé le même exercice RAM ; la méthode jamaïcaine, taskforce, recommandations, évaluation, politique, offre une feuille de route reproductible.
À l’heure où l’IA redessine l’accès à l’information, l’éducation et la décision publique, les petits États insulaires et les nations du Sud ont un message commun : ils refusent d’être de simples consommateurs des technologies des autres. La Jamaïque, elle, a déjà rendu sa copie. Reste maintenant l’épreuve la plus difficile : transformer le diagnostic en remède.
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