
Fils d’un champion de boxe et de la première Miss Cameroun de l’indépendance, ancien danseur étoile du Ballet national devenu le premier couturier d’Afrique subsaharienne admis au calendrier officiel de la haute couture parisienne. Portrait d’un homme qui coud, depuis trente ans, un trait d’union entre Yaoundé et l’avenue Montaigne.
Il y a des destins qui semblent écrits dans le tissu même d’une famille. Imane Ayissi naît en 1969 à Yaoundé, entre un père champion de boxe, Jean-Baptiste Ayissi Ntsama, et une mère, Julienne Honorine Eyenga Ayissi, couronnée première Miss Cameroun après l’indépendance de 1960. La force et la grâce, le combat et la beauté : tout Imane Ayissi est déjà là.
Avant l’aiguille, il y a le corps. Enfant, il danse au sein du Ballet national du Cameroun, puis tourne avec des chorégraphes et des artistes de renom, dont le légendaire danseur étoile Patrick Dupond. À dix-sept ans, il se produit déjà devant sept chefs d’État lors d’un sommet régional à Yaoundé. Le mannequinat suivra, puis Paris. Mais c’est la couture qui le réclame : dès 1992, il présente ses propres collections, et en 1996, il s’impose à la Nuit des Créateurs au Palace tout en conquérant le grand public français en remportant le vote des téléspectateurs d’une émission de France 3. Le danseur est devenu créateur. Il ne quittera plus jamais la scène.

Pendant deux décennies, Ayissi construit patiemment sa maison indépendante, habillant les icônes du mannequinat africain, Katoucha Niane, la princesse Esther Kamatari, Rebecca Ayoko, comme les athlètes, les écrivaines et les artistes. Puis vient le moment de bascule : en janvier 2020, la Fédération de la Haute Couture et de la Mode l’invite au calendrier officiel de la semaine parisienne. Une première historique pour un créateur d’Afrique subsaharienne, dans un cénacle qui compte moins de membres que la plupart des conseils d’administration. Aujourd’hui encore, sa maison figure fièrement au répertoire de la FHCM : une maison de couture indépendante fondée par le créateur camerounais, qui marie l’héritage des cultures africaines, l’allure parisienne et un artisanat d’exception.
Car la révolution d’Ayissi n’est pas seulement une question de passeport. Elle est dans la matière. Là où le monde attend du « wax », ce coton imprimé d’origine industrielle européenne qu’il a toujours tenu à distance , lui convoque les véritables trésors textiles du continent : le ndop royal des Bamiléké, le kente tissé du Ghana, le faso dan fani burkinabè, l’obom (écorce battue) et le raphia de ses forêts natales. Des étoffes nobles, artisanales, durables, travaillées avec la rigueur des ateliers parisiens. Chez Ayissi, chaque robe est une thèse : l’Afrique n’emprunte pas le luxe, elle en est l’une des sources.

Sa collection printemps-été 2026, dévoilée en janvier lors de la Paris Haute Couture Week, en est l’illustration magistrale. Baptisée « Bissakarak », un mot ewondo signifiant « gribouillage » ou « premier jet » , elle célèbre l’idée que toute création naît d’un geste instinctif, d’une intention avant la perfection. Le format choisi était d’une audace inversée : quatre mannequins, deux habilleuses, un portant, la reconstitution de l’intimité d’un atelier parisien du milieu du siècle dernier, où la main, l’œil et l’esprit se répondent. Dans une saison dominée par le lyrisme de Chanel et la dramaturgie sculpturale de Schiaparelli, la presse spécialisée a salué une collection qui s’impose non par l’éclat tapageur, mais par la profondeur conceptuelle, une couture « avec une âme », ancrée dans sa propre gravité culturelle tout en parlant un langage universel. Même un incident technique le soir du défilé n’a pas entamé la démonstration : comme l’a titré WWD, le spectacle devait continuer et il a continué.
À l’heure où la mode mondiale redécouvre les récits patrimoniaux, Imane Ayissi fait figure de pionnier devenu boussole. Saison après saison, « MSSAM/ASSOU » au printemps 2025, « Ikorrok » l’hiver dernier, « Bissakarak » aujourd’hui , il démontre qu’un créateur africain peut occuper le sommet de la pyramide du luxe sans renier un fil de son identité. Pour la génération de créateurs qui monte, de Lagos à Dakar, d’Abidjan à Johannesburg, son parcours est une jurisprudence : la haute couture n’est plus un club fermé, c’est un sommet à gravir.
Le petit danseur de Yaoundé qui regardait sa mère porter sa couronne a fini par en coudre pour le monde entier. Et chaque ourlet de ndop qui défile sous les lambris parisiens raconte la même histoire : l’élégance africaine n’a jamais eu besoin d’invitation. Juste d’une porte. Imane Ayissi l’a ouverte, et il la tient grande ouverte pour ceux qui viennent.

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